Attentat de Trèbes : le huis clos glaçant entre le colonel Beltrame et le terroriste

Le dossier d’instruction des attentats de l’Aude décrit, minute par minute, le face-à-face du gendarme qui s’est livré à Radouane Lakdim. Un récit que nous dévoilons et qui pose des questions sur le temps d’intervention des unités d’assaut alors que l’officier agonisait.

Son geste héroïque a bouleversé la France. En se substituant à une caissière retenue par un djihadiste, le lieutenant-colonel Beltrame a payé de sa vie ce sacrifice. Poignardé au cou par le terroriste – finalement abattu lors de l’intervention des gendarmes d’élite de l’antenne toulousaine du GIGN – l’officier n’a pas survécu à ses blessures. Mais à la lecture du dossier d’instruction dont nous avons pris connaissance, des interrogations subsistent sur les circonstances précises de cet assaut. Comme nous l’avions révélé en avril dernier, un délai particulièrement long s’est écoulé entre les derniers mots du militaire et le déclenchement des opérations. Les enregistrements audio en attestent. Pas le rapport du GIGN.

En ce vendredi 23 mars 2018, il est 10h39 lorsque Radouane Lakdim, un petit délinquant de 25 ans fiché pour radicalisation, se gare sur le parking du Super U de Trèbes (Aude). Plus tôt dans la matinée, il a déjà tué un homme et grièvement blessé un autre à Carcassonne. Dans son parcours meurtrier, il a ensuite tiré sur un groupe de CRS qui faisaient leur footing. L’un d’eux est touché au poumon et à l’épaule. Mais le pire est encore à venir. Dans le supermarché, il abat un employé puis un client avant de se réfugier dans une pièce derrière l’accueil où il prend en otage une caissière.

Les gendarmes du peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG) de Carcassonne arrivent sur place puis se positionnent autour de la salle. À leur grande surprise, le lieutenant-colonel Beltrame, le plus haut gradé présent sur place, les accompagne. Il est 11h24. « Je n’aurais jamais pensé qu’il descende avec nous », témoigne un sous-officier. « Il connaissait les techniques d’intervention dans le cadre de ce genre d’affaires. Donc il pouvait très bien se trouver là », nuance un autre. Un jeune gendarme est malgré tout obligé de tempérer les ardeurs de son supérieur : « N’étant pas équipé d’un gilet pare-balles lourd et comme le veut la consigne, je lui ai demandé de rester derrière moi ».

L’hôtesse de caisse prise en otage

Les gendarmes découvrent que le terroriste, surnommé « grenouille » par ses amis, retient en otage l’hôtesse de caisse, pistolet sur la tempe. « Je suis entré dans une phase de négociation en lui disant : Relâche l’otage et nous allons trouver une solution », raconte le premier intervenant aussitôt interrompu par le colonel Beltrame qui prend les opérations en main. Une intervention qui surprend jusqu’au commandant du PSIG de Carcassonne. « Le colonel s’est redressé en levant les mains en l’air, témoigne-t-il. J’ai encore crié au colonel en lui disant : Non colonel, reculez. Mais le colonel s’est dirigé vers l’individu en lui disant : Lâchez-la et prenez-moi à sa place ». Arnaud Beltrame a rendez-vous avec son destin. « Tout le monde était dans l’incompréhension avant d’envisager qu’il s’agissait sûrement de la meilleure façon de sauver la vie de l’otage », relate un gendarme, impressionné par l’attitude d’un officier qu’il décrit comme « engagé, amoureux de l’institution et de la Nation

Après avoir déposé son ceinturon, le colonel Beltrame s’avance vers Radouane Lakdim en écartant les bras. La caissière est relâchée. « À aucun moment je n’ai eu de fenêtre de tir car il y avait soit la femme prise en otage, soit le colonel », déplore le commandant du PSIG. Les deux hommes s’isolent dans la pièce. Pendant cette séquence, les gendarmes en profitent pour évacuer les dernières personnes se trouvant encore dans le magasin. Les équipes toulousaines du GIGN arrivent finalement sur place et reprennent les opérations en main. Ils sont prêts à déclencher un plan d’assaut d’urgence « en cas de brusque dégradation de la situation à l’intérieur de la pièce », relève le rapport de synthèse du GIGN, même si l’objectif initial est d’attendre les unités qui ont décollé de Villacoublay en hélicoptère, censées arriver à 14h15.

Il est déjà 14 heures passées lorsque le négociateur du GIGN parvient à contacter le colonel Beltrame sur son portable. « Comment allez-vous ? », s’enquiert-il. « Très bien. Vous savez qui je suis ? » « Oui, je sais qui vous êtes ». L’appareil est mis sur haut-parleur et Radouane Lakdim accepte d’engager le dialogue. « Alors j’ai demandé qu’on fasse un échange : le lieutenant-colonel gendarme contre Salah Abdeslam, Fleury-Mérogis », réclame le djihadiste qui a déjà fait part au préalable de cette revendication extravagante. « Ben, Radouane, vous savez très bien que ça ne se fait pas comme ça, non », répond le négociateur au bout du fil. « Ah ben il faut vous bougez là-haut », reprend le terroriste qui insiste : « on est là pour la mort […] en martyrs ». Le négociateur tente d’amadouer Lakdim en lui parlant de sa mère, présente sur place. Cette mère que le terroriste avait directement appelée un peu plus tôt pour lui annoncer qu’il était l’auteur de ce bain de sang. « Ma mère est pas comme moi, elle est comme vous. […] Je lui ai passé le message, elle ne veut pas comprendre, eh ben chacun sa tombe », réplique l’assaillant, guère ému.

Des questions sans réponse

C’est alors que, selon la retranscription de la bande sur procès-verbal, Arnaud Beltrame pousse ce qui sera ses derniers mots : « Attaque… Assaut, assaut ». Il est ensuite fait mention de « bruits de lutte et cris d’une ou deux personnes ». Le négociateur ne semble pas prendre la mesure de la situation. « Qu’est-ce qu’il se passe ? », répète-t-il à trois reprises. S’ensuit un très long monologue où ses questions demeurent toutes sans réponse : « Radouane, je veux savoir ce qui se passe […] tous ces bruits donnent l’impression que vous êtes bien énervé […] Arnaud, vous êtes là ? ». À cinq reprises, le procès-verbal fait état de « bruit de râle ». Arnaud Beltrame, dont on apprendra ensuite qu’il a été égorgé, est en train d’agoniser mais le négociateur ne semble pas réaliser. « Si tu es blessé, Arnaud, grogne un coup… C’est toi, Radouane, tout ce bruit ? », questionne inlassablement le gendarme. « La retranscription ne rend pas compte de la situation extrêmement confuse au moment des faits, insiste une source proche du dossier. Ce qu’on identifie après coup comme des râles n’a pas forcément été perçu comme tel dans le feu et le bruit de l’action. »

Combien de temps dure cette séquence avant que les effectifs locaux du GIGN ne donnent finalement l’assaut, après avoir entendu trois coups de feu dans la pièce ? Dans le passage du rapport de synthèse du GIGN remis à la justice correspondant à cet appel téléphonique, il est fait état d’un « brouhaha […] pendant trente secondes » entre l’interruption brutale de la conversation et les coups de feu. Or, comme nous l’avions révélé en avril, selon plusieurs sources, le délai entre les ultimes paroles de l’officier et l’assaut avoisine plutôt les 10 minutes. Le procès-verbal de la bande-son ne permet pas de donner un minutage précis, puisqu’il n’est pas horodaté. Mais il est évident que de longues minutes s’écoulent. Contactée, la direction générale de la gendarmerie n’a pas souhaité faire de commentaire sur une affaire judiciaire en cours. Source

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