«L’arrivée au pouvoir des populistes peut faire s’effondrer l’Europe»

Pour le politologue Dominique Reynié, les prochaines élections en France et dans l’UE risquent de voir encore progresser les populistes. Interview.

Autriche, Hongrie, Pologne… le camp antieuropéen progresse sur le continent. Et cette montée des populismes risque de s’accroître avec les prochaines élections. Quelles seraient les conséquences d’une telle poussée ? Comment la combattre ? Éléments de réponse avec Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, un groupe de réflexion d’obédience libérale.

Ce succès des populismes, c’est alarmant pour l’Europe ? Dominique Reynié. Oui. On voit dans les pays européens une poussée sans précédent du vote populiste, au détriment des partis modérés, ceux de droite qui reculent nettement, et ceux de gauche qui s’effondrent. L’Europe aura du mal à résister à cette vague. Elle n’a pas été conçue pour faire cohabiter des majorités nationales hostiles à la coopération européenne. Or on commence à avoir de telles forces au pouvoir : en Autriche, en Hongrie, en Pologne, Roumanie, République tchèque, et peut-être demain en Italie. Des majorités qui prennent, ou pourraient prendre, des décisions contraires à la tradition européenne, par exemple sur la liberté de circuler des personnes.

Comment caractériser ces partis ? Leur point commun est de vouloir réunir tous les protestataires, les déçus, les antisystème, antimondialisation, anti-immigration, etc. Ils prospèrent d’autant mieux que leur discours antieuropéen est repris par des partis de gouvernement. Ces derniers accréditent ainsi l’idée que les partis populistes sont au cœur du débat public.

Ils se ressemblent, d’un pays à l’autre ? Il y a une grande diversité, pas de doctrine commune. Il reste quelques partis d’extrême droite, comme Aube dorée en Grèce ou Jobbik en Hongrie. Les populistes sont des partis antisystème qui ont rompu avec la filiation d’extrême droite. C’est un nouveau discours apparu au tournant des années 2000 (le 11 septembre a eu beaucoup d’effet). Cela peut être des partis d’extrême droite reconvertis, comme le Front national ou la Ligue en Italie. Ils se considèrent comme les seuls à parler au nom du peuple, dénoncent les élites qui ont failli parce qu’elles sont globalisées et n’aiment pas leur pays.

Ils ont un même programme ? Ils prônent une vision simplifiée de la société : les élites et le peuple. Le discours anti-immigrés est devenu beaucoup plus anti-islam, vu comme un système culturel à l’encontre de notre système de valeurs. Cette rhétorique outrancière ainsi qu’une très forte personnalisation à la tête de l’organisation les caractérisent. Ils ne menacent pas de mettre à bas la démocratie, prétendent même protéger ses valeurs contre l’islam. Comme l’égalité hommes femmes, le droit d’opinion contre les censeurs -l’affaire des caricatures du prophète au Danemark en 2004 ou bien sûr Charlie Hebdo-, la liberté sexuelle contre les homophobes islamistes… Tout ce discours rompt avec la phraséologie et l’univers de l’extrême droite. Ils se présentent comme les vrais démocrates, les vrais résistants, parlent de « fascislamistes ». On est démuni face à ce retournement.

Quel effet peut avoir cette poussée populiste ? Leur arrivée au pouvoir peut faire s’effondrer l’UE et en particulier l’euro. Le Mouvement 5 étoiles italien a des positions très ambiguës. Sur l’euro, ils ont expliqué qu’ils n’allaient pas mettre tout par terre… après avoir affirmé le contraire. Or l’Italie est le pays où le soutien à l’euro est le plus faible.

Comment réduire cette poussée ? Il y a urgence à penser l’UE comme une puissance publique efficace, pas comme un hub, un simple centre de coordination. Il faut qu’elle ait une efficacité visible par les Européens, ostentatoire même.

En quoi par exemple ? Il n’est plus acceptable que les États membres n’aient pas un contrôle des frontières qui se voie, avec des contrôles, une régulation menée sous les couleurs du drapeau européen. Que les citoyens puissent constater dans les mois et années à venir les efforts faits en matière d’éducation, d’intégration. Mais qu’ils voient aussi qu’on ne dit pas oui à tout le monde, qu’on expulse ceux qui sont là mais n’ont pas les titres à y être. L’Union doit apparaître comme une puissance publique qui aide et protège les Européens. Il faut du concret, l’Europe doit se voir.

L’élection italienne est-elle un avant-goût des Européennes de 2019 ? C’est une hypothèse crédible. Pour la première fois on peut envisager un Parlement de Strasbourg peuplé majoritairement – ou de façon significative – d’eurodéputés antieuropéens ! Et même s’ils siègent dans des groupes différents, ils pourront se coaliser pour bloquer une décision, ou voter une mesure pour gêner l’avancée de l’Europe. Une menace d’autant plus réelle que ces partis ont des liens problématiques avec des puissances étrangères.

Vous visez la Russie ? Oui. Elle est très active dans son soutien aux populistes, il y a des liens programmatiques entre le parti de Poutine « Russie unie » et le FPÖ autrichien. Et la fameuse réception de Marine Le Pen à Moscou montre des relations d’amitié soulignées.

En France, un(e) populiste peut être vainqueur en 2019 ou en 2022 ? Les élections à venir resteront fortement marquées par l’affirmation de ce mouvement, qu’il s’agisse des Européennes ou de la présidentielle. La décomposition en cours de notre système politique offre un contexte particulièrement favorable aux entreprises populistes, celles que nous connaissons… et celles qui peuvent surgir à la surprise générale. Source

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